Retour de la fièvre politique en Côte-d’Ivoire

By
ads



La vie politique en Côte-d’Ivoire a tout d’un Game of Thrones tropical. Et en cette fin d’année 2019, c’est une bataille féroce qui vient d’être engagée en vue de l’élection présidentielle d’octobre 2020. Le terrain de la guerre est pour l’instant juridique. Jeudi, le procureur de la République a ainsi détaillé les charges qui justifient le mandat d’arrêt international lancé trois jours plus tôt contre Guillaume Kigbafori Soro, 47 ans, ancien allié de l’actuel président Alassane Ouattara, avant de passer il y a quelques mois à l’opposition.

Au cœur des accusations : un enregistrement audio, de mauvaise qualité, mais où l’on reconnaît la voix de Guillaume Soro affirmant, dans une conversation, préparer une insurrection armée.

D’après le procureur, des armes auraient également été retrouvées lors de perquisitions non précisées. Sur la base de ces éléments, la justice ivoirienne accuse de «tentative d’atteinte à la sécurité de l’Etat», l’ancien chef rebelle qui avait aidé Ouattara à conquérir le pouvoir en 2011 avant de devenir un an plus tard président de l’Assemblée nationale, jusqu’à sa démission cette année.

800 membres des forces de l’ordre

Le mandat d’arrêt n’a été rendu public que lundi, mais en réalité tout semblait préparé pour arrêter Soro qui, ce jour-là, s’apprêtait à atterrir à Abidjan après six mois d’absence. Le retour de l’opposant était prévu la veille, mais de multiples pressions l’avaient conduit à différer ce retour de vingt-quatre heures, pour ne pas coïncider avec la visite en Côte-d’Ivoire d’Emmanuel Macron. A peine le président français parti, les autorités ivoiriennes ont sorti les grands moyens pour «accueillir» l’ex-président de l’Assemblée.

Dès la matinée du lundi, ses partisans sont empêchés de se rendre à l’aéroport par le déploiement de 800 membres des forces de l’ordre qui bloquent également l’accès à son domicile. Ce comité d’accueil musclé inquiète visiblement Soro, dont l’avion est aussitôt détourné vers Accra, capitale du Ghana voisin. Avant de repartir vers Tenerife en Espagne, puis Paris le lendemain.

Pendant ce temps, à Abidjan, les forces de l’ordre ont donné l’assaut ce lundi au siège de son parti et procédé à l’arrestation de quinze personnes dont cinq députés du parti de Soro, le Groupement populaire de solidarité (GPS). «Les autorités ivoiriennes ont affirmé que les députés arrêtés n’étaient plus couverts par leur immunité, car ils ont été interpellés en flagrant délit. Mais flagrant délit de quoi ? Ils étaient simplement dans le QG du parti. Et ces vieilles armes saisies, d’où viennent-elles ? On nous dit du “voisinage”, ce qui ne signifie rien. L’accueil à l‘aéroport avait été préparé en accord avec les services préfectoraux lors de deux réunions», s’insurge Habib Sanogo, le représentant du GPS pour l’Europe. Le coup est dur pour les partisans de Soro.

Surtout, cette confrontation entre les deux anciens alliés risque de tourner au grand déballage. «Nous livrerons tous les secrets, à dose homéopathique», a d’ailleurs menacé jeudi, depuis Paris, l’avocate Affoussy Bamba, proche collaboratrice de Soro. Affirmant que la bande audio au cœur du dossier date de 2017 et qu’elle «a été coupée», l’avocate a dénoncé un «complot» auquel seraient mêlés des personnages sulfureux, tous impliqués dans cette conversation enregistrée. Dont Francis Perez, un Corse à la tête de Pefaco, une société de jeux et de casinos, qui serait le mystérieux interlocuteur de Soro dans la bande audio. Mais aussi un mercenaire lié à Robert Montoya.

Bombardement de Bouaké en 2004

Le nom de ce marchand d’armes revient souvent dans l’instruction du bombardement de Bouaké en 2004. Le 6 novembre de cette année-là, un avion de l’armée ivoirienne bombardait un camp de la force Licorne dans le centre de la Côte-d’Ivoire, entraînant la mort de neuf soldats français. L’affaire reste encore mal élucidée, mais le procès démarrera en mars à Paris.

Pourtant, c’est sur un autre sujet que l’avocate de Soro a lancé jeudi un premier pavé dans le marigot en affirmant que Soro ne reconnaît qu’une «seule déstabilisation» : celle «du 19 septembre 2002, commise pour le compte de l’actuel chef de l’Etat, Alassane Ouattara». Une référence au déclenchement de la rébellion qui tenta une première fois de renverser Laurent Gbagbo. «Une accusation d’une extrême gravité», a aussitôt réagi sur sa page Facebook l’analyste politique Franck Hermann Ekra alors que les responsabilités de cette bataille-là n’ont jamais été clairement établies.

Que pense-t-on à l’Elysée de ces règlements de compte ? A la veille de ce duel au sommet, Macron se trouvait en Côte-d’Ivoire, rendant «hommage au président Ouattara». Ce même jour, les images de Brigitte Macron dansant sur le tube ivoirien 1er Gaou en compagnie de la première dame ivoirienne, Dominique Ouattara, avaient envahi les réseaux sociaux. Mais le lendemain, lundi, outre la tentative d’arrestation de Soro, on apprenait que la société immobilière fondée par Madame Ouattara, AICI, était soupçonnée par le parquet financier de Paris de «complicité de détournement de biens publics», via l’achat d’appartements au bénéfice de la famille Bongo, à la tête du Gabon. Deux responsables liés à AICI ont été mis en examen. Ce feu d’artifice de fin d’année n’élude pas une question : la France va-t-elle appliquer le mandat d’arrêt international délivré contre Soro, qui se trouve à Paris – au risque d’apparaître soutenir encore plus le régime en place – ou bien va-t-elle l’ignorer ? La suite du Game of Thrones tropical devrait bientôt le dire.


Maria Malagardis





Source link

ads

Leave a Comment

Your email address will not be published.

ads

You may also like

Hot News