La montée des inquiétudes sur le climat fait subir des turbulences aux grandes entreprises

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Dans les mois et les années à venir, les grandes entreprises vont certainement entrer dans une zone de forte turbulence. On peut même estimer que quelques firmes pourraient endurer ce qu’une entreprise comme Monsanto ou ce que des secteurs comme la fourrure ou l’expérimentation animale, par exemple, subissent depuis maintenant plusieurs décennies, que l’on considère que cela soit justifié ou non, à savoir une énorme pression de la part des organisations de la société civile.

Les entreprises susceptibles d’être ciblées par ces organisations sont celles dont les activités sont jugées responsables des émissions de gaz à effet de serre et donc du réchauffement climatique. C’est le cas des compagnies pétrolières, de l’industrie automobile, des compagnies aériennes ou encore des acteurs de la filière viande. Ces entreprises peuvent s’attendre à des appels de plus en plus fréquents à des boycotts notamment via des applications, à des pétitions en ligne, à des campagnes de type Name and Shame, à des actions de désobéissance civile spectaculaires comme l’envahissement de masse, comme on a pu le voir le 19 avril dernier avec l’opération “Bloquons la République des pollueurs” à La Défense, à des blocages, voire à des actions de sabotages d’activités jugées nuisibles pour le climat, à l’instar de la menace récente par le mouvement Extinction Rebellion de faire voler des drones pour bloquer le trafic aérien à Londres.

Plusieurs facteurs amènent, en effet, à penser que ce risque est bel et bien réel. (1) L’image des grandes entreprises n’est pas très bonne. Une enquête récente menée dans 42 pays démocratiques par la Fondation pour l’innovation politique indique qu’en moyenne, 59% des personnes interrogées ne font pas confiance aux grandes entreprises et même que 14% ne leur font pas du tout confiance. En France, ces chiffres sont respectivement de 67% et de 21%. On voit bien qu’aux yeux de certains, tout ce qui est lié de près ou de loin aux intérêts des grandes entreprises privées constitue un repoussoir, d’où leur tendance à voir l’influence des lobbies un peu partout et des conflits d’intérêt systématiques entre monde économique, d’un côté, et acteurs politiques ou scientifiques, de l’autre.

(2) L’impact du changement climatique suscite une inquiétude croissante et, parallèlement, on observe la montée en puissance de la notion d’“urgence climatique”. Elle est mise en avant à la fois par Greta Thunberg et les jeunes favorables à la grève pour le climat (Mouvement Fridays for Future ou Youth for Climate), par des groupes revendiquant ouvertement la désobéissance civile comme Extinction Rebellion ou ANV-COP21, mais aussi par la Chambre des communes en Grande-Bretagne ou la mairie de Paris qui ont déclaré récemment un tel état d’urgence climatique. Le discours de Greta Thunberg au Forum économique mondial de Davos en janvier 2019 résume bien cet état d’esprit: “Je ne veux pas de votre espoir, je veux que vous paniquiez. Je veux que vous ressentiez la peur qui m’habite chaque jour et que vous agissiez comme s’il y avait le feu.”

(3) Une partie des jeunes semblent se montrer particulièrement sensibles à cette nécessité d’agir face à l’urgence climatique. Le collectif de chercheurs Quantité critique a réalisé plusieurs enquêtes auprès des jeunes qui participent aux différentes Marches pour le climat depuis le mois de septembre 2018. Il en ressort que ces jeunes, diplômés et se positionnant à gauche, tendent à juger que “logique capitaliste et transition écologique” sont incompatibles. Les chercheurs notent également un “soutien, de plus en plus massif [de leur part], à des actions de désobéissance civile”.

On peut remarquer aussi que des étudiants de grandes écoles (initialement de HEC, Polytechnique, l’ENS ou AgroParisTech) ont signé en 2018 un Manifeste étudiant pour un réveil écologique, dans lequel ils affirment “notre détermination à changer un système économique en lequel nous ne croyons plus” et entendent se montrer cohérents en se tournant “vers les employeurs que nous estimerons en accord avec nos revendications exprimées dans ce manifeste”. Ce manifeste a été signé par plus de 30.000 étudiants.

(4) On observe aussi une importante diffusion des thèses des collapsologues qui s’attendent à un effondrement de la civilisation industrielle dans les décennies à venir. Or, ces thèses, véhiculées d’abord dans différents ouvrages à succès, tendent à toucher depuis peu le grand public avec la diffusion récente d’une émission consacrée à l’effondrement sur France 2 et la diffusion prochaine d’une série s’intitulant également “L’effondrement” sur Canal+. Ce succès de la collapsologie témoigne à la fois d’une inquiétude grandissante face au changement climatique, mais aussi d’une forme de désenchantement vis-à-vis de la transition écologique. On voit bien que de plus en plus d’écologistes ne croient plus à la politique des “petits pas”, notamment depuis la démission de Nicolas Hulot, et aspirent plutôt à un changement de modèle.

(5) Enfin, le dernier facteur est le sentiment qu’ont certains activistes que le seul moyen de faire bouger les choses, c’est de recourir à des actions de désobéissance civile ou même à des actions violentes de blocages et de sabotages en s’appuyant sur les succès récents de ces modes opératoires à Notre-Dame-des-Landes ou sur la question des OGM, avec les actions des Faucheurs volontaires. L’universitaire Yan Le Lann, membre du collectif Quantité critique, explique à ce propos que “plus la temporalité se réduit, plus la défiance grandit quant aux possibilités de changer le système par la négociation, et plus la radicalité s’étend”.

La motivation de ces individus et de ces groupes qui vont faire des grandes entreprises leurs cibles privilégiées réside sans aucun doute dans le fait qu’ils s’appuient sur trois convictions profondes. La première est le sentiment d’urgence à agir accéléré récemment par la parution d’un rapport assez alarmiste du GIEC en octobre 2018 et par la déclaration du secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres quelques jours auparavant: “Si nous ne changeons pas d’orientation d’ici 2020, nous risquons […] des conséquences désastreuses pour les humains et les systèmes naturels qui nous soutiennent”, ce que la presse et les médias ont traduit par “L’ONU estime qu’il reste deux ans pour agir contre le changement climatique”.

La seconde conviction est qu’il faut changer un modèle qui n’est plus soutenable au profit d’un modèle décroissant et, par voie de conséquence, tourner la page de la transition écologique et a fortiori du développement durable et de la croissance verte. La troisième est que des minorités peuvent parvenir à faire bouger les lignes, notamment via la désobéissance civile de masse en se référant à des exemples du passé comme les suffragettes, le mouvement indien en faveur de l’indépendance ou pour les droits civiques aux Etats-Unis. Il y a même un chiffre qui circule dans ces milieux, c’est le chiffre de 3,5%. Les chercheuses Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, qui ont étudié les luttes non violentes entre 1900 et 2006, en ont conclu qu’“aucune campagne n’a échoué une fois la participation active et soutenue de seulement 3,5% de la population – et beaucoup d’entre eux ont réussi avec beaucoup moins que cela”.

 

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