Huawei, une success story à la chinoise

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L’histoire de Huawei est celle d’un fils de professeurs, originaire de la province rurale du Guizhou, qui a survécu à la famine après la politique du Grand Bond en avant lancée par Mao Zedong entre 1958 et 1960. Devenu ingénieur dans l’Armée populaire de libération, Ren Zhengfei quitte son treillis pour lancer Huawei en 1987 à Shenzhen, en face de Hongkong. L’évolution de la compagnie est intimement liée à cet ancien village de pêcheurs, devenu en quarante ans, et au gré des politiques économiques du pays, l’équivalent de la Silicone Valley chinoise. La légende, distillée par la société elle-même, prétend que l’ancien militaire aurait lancé son projet avec 21 000 yuans pour seul capital, ce que remet en question la revue Far Eastern Economic Review, en 2001, qui affirme que l’entreprise a bénéficié à son démarrage d’un prêt public de 8,5 millions de dollars, ce que Huawei a toujours démenti, sans parvenir à se défaire de l’image d’une organisation proche du pouvoir politique.

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Eric Harwit, du centre d’études sur l’Asie à l’Université de Hawaï, accrédite l’idée selon laquelle la compagnie chinoise s’est construite toute seule : «A l’époque, il était difficile pour les sociétés privées d’obtenir des prêts à taux raisonnables de la part de banques d’Etat.» De son côté, le numéro deux mondial des ventes de smartphones aime à rappeler que l’entreprise est privée et appartient entièrement à ses employés. Ren Zhengfei ne détiendrait que 1,4% des parts. Affirmant volontiers «ne rien connaître ni en technologie ni en finance», Ren est devenu l’un des hommes d’affaires les plus riches de Chine, tout en entretenant le mystère aussi bien sur son passé militaire que sur sa personnalité. Tout ce que l’on sait, c’est que l’ancien ingénieur de l’armée chinoise a réussi à faire fructifier une entreprise au chiffre d’affaires qui a dépassé la barre symbolique des 100 milliards de dollars en 2018. C’est plus que les revenus cumulés de Baidu, Alibaba et Tencent, l’équivalent des Gafa américains.

Recherche et développement

A ses débuts, Huawei se développe en se concentrant sur les zones rurales : «C’était une bonne tactique pour Huawei et plus simple car le marché dans les villes comme Shanghai et Pékin était déjà saturé par la présence d’entreprises étrangères», rappelle Eric Harwit. La firme de Shenzhen fait le pari très tôt de concentrer ses investissements dans la recherche et le développement (R&D) pour s’affranchir de la dépendance au savoir-faire occidental : «Huawei doit se développer grâce à son propre pôle de recherche pour capturer le marché chinois, les marchés à l’international et concurrencer les firmes étrangères», affirmait Ren Zhengfei en 1990. «Huawei fabriquait des produits de qualité à coûts bas et investissait des dizaines de milliards de dollars pour embaucher des ingénieurs et développer sa propre technologie», rappelle Eric Harwit. 

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La R&D reste une priorité du Chinois qui mobilise aujourd’hui 80 000 de ses 180 000 employés dans ce secteur et a investi 15,3 milliards de dollars pour l’exercice 2018. A titre de comparaison, Ericsson, rival de Huawei dans le domaine de la 5G, n’a dépensé qu’un peu plus de 4 milliards de dollars dans la R&D en 2017. Mais le succès du géant chinois ne s’explique pas seulement par son investissement massif dans la recherche. «Huawei s’est massivement développé en copiant les technologies des sociétés occidentales», clame Fergus Hanson, de l’Institut australien de stratégie politique. L’Américain Cisco et le Japonais Motorola, entre autres, ont attaqué en justice leur rival chinois pour vol de propriété intellectuelle, un reproche récurrent des entreprises étrangères envers leurs homologues chinois.

Briser l’hégémonie étrangère

Au mitan des années 1990, la Chine se tournait encore vers les boîtes étrangères pour son équipement en télécommunications. Mais Ren Zhengei va convaincre les autorités du pays de l’importance de développer un réseau national. «Pour une nation, ne pas posséder son propre équipement de télécommunication revient à ne pas posséder de force militaire», murmure Ren en 1994 à l’oreille de Jiang Zemin, le président chinois. L’argument est imparable et a de quoi séduire Pékin. S’ouvre alors une ère faste qui voit Huawei signer ses premiers gros contrats nationaux. En 1997, Huawei devient le numéro deux des télécommunications en Chine avec un chiffre d’affaires de 2,6 milliards de yuans (environ 340 millions d’euros). La même année, elle lance ses premières opérations à l’étranger. A l’image de sa stratégie ciblant les milieux ruraux plutôt que les villes, l’entreprise va privilégier les marchés en développement comme la Russie, la Thaïlande ou encore le Brésil, tout en proposant des prix compétitifs. Les pontes politiques et militaires se succèdent au siège de Shenzhen pour encourager Huawei à briser l’hégémonie étrangère dans les domaines des télécommunications et du mobile.

En convainquant Pékin de son importance pour la sécurité nationale, Ren Zhenfei a réussi à faire de Huawei une entité qui compte, et qui devient leader du marché domestique en 1999 : «Le gouvernement chinois est fier de Huawei et de son succès international, et le voit comme un champion national», poursuit Fergus Hanson. Et les champions nationaux sont soutenus par l’Etat qui les protège de la concurrence étrangère, notamment dans les secteurs jugés stratégiques par Pékin. «La Chine va favoriser ses champions nationaux comme Huawei ou même ZTE face aux concurrents étrangers que peuvent être Cisco, Nokia ou Ericsson», dit Eric Harwit.

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Les consommateurs chinois eux aussi soutiennent leur champion. Face aux sanctions américaines, acheter un smartphone Huawei est devenu un acte militant : «Quand on s’attaque à Huawei, les Chinois ont le sentiment qu’on s’attaque à eux», explique Elliott Zaagman, spécialiste des hautes technologies en Chine et qui présente Ren Zhengfei comme «le grand-père de tous les Chinois». Huawei est aussi devenu un outil de soft power pour le pouvoir chinois grâce à son implantation dans les 170 pays où la firme dit opérer : «Le Parti communiste chinois s’est rendu compte qu’ils avaient avec Huawei une entreprise d’influence de niveau mondial», conclut Zaagman.


Zhifan Liu Correspondant à Pékin





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