«Allenby», le pont d’une paix glacée entre Israéliens et Jordaniens

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Comme dans un sketch, chacun incarne son cliché à la perfection. La jeune douanière israélienne baille et bouquine le Choc des civilisations de Samuel Huntington. Ses homologues jordaniens à épaulettes laissent la cendre de leurs inamovibles cigarettes tomber sur les passeports dans des guérites tapissées de photos du roi, immortalisé sous toutes les coutures de la trilogie keffieh-costard-treillis. Nous voici à la frontière jordanienne, en bordure de Jéricho, dans les Territoires occupés, en route vers Amman.

Ce passage, les Israéliens l’appellent le pont Allenby, du nom du général britannique qui, lors de la Première Guerre mondiale, s’empara de la Palestine face aux Ottomans. Les Jordaniens l’ont rebaptisé en l’honneur du roi Hussein, le monarque qui fit la paix avec Israël, il y a un quart de siècle. Une photo placardée dans le terminal israélien le montre le jour de la signature des accords allumant la clope d’Yitzhak Rabin, comme deux amants après leur première fois.

Depuis, on parle de «paix froide» entre les deux pays. Ces derniers mois, «congelée» serait un meilleur terme. Alors que Benyamin Nétanyahou, perpétuellement en campagne après deux législatives infructueuses, promet qu’il annexera la Vallée du Jourdain dès qu’il sera réélu, Abdallah II a fait savoir que les relations Israël-Jordanie étaient «au plus bas», «en pause». Pourtant, ce jour de janvier, les camions israéliens continuent de filer vers la Jordanie. Tout comme, désormais, le gaz israélien, malgré l’opposition du Parlement jordanien. Business is business vu du palais des Hachémites.

Mines oubliées

Pour les Palestiniens (qui doivent passer par un checkpoint spécifique et bondé, l’autre étant réservé aux rares étrangers), le pont Allenby est un double symbole : la seule porte de sortie vers le reste du monde, étape obligée avant l’aéroport d’Amman, et le rappel qu’ils n’ont aucun contrôle sur leur frontière comme sur le reste. Ironiquement, ce sont des agents aéroportuaires israéliens qui contrôlent ce terminal interdit aux citoyens de l’Etat hébreu et d’où ne partent que des bus fatigués et sans horaires vers la Jordanie, deux kilomètres plus loin. Par crainte de mines oubliées, il est interdit de traverser à pied le no man’s land bordé de miradors désertés.

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Le passage est peu prisé des touristes, les voyagistes préférant convoyer leurs clients en Jordanie par le sud d’Israël, grâce à des visas et accès facilités pour la spectaculaire Petra ou les vallées martiennes du Wadi Rum. A l’inverse, «Allenby» reste un écosystème quasi folklorique, avec ses «taxes de sortie» exorbitantes des deux côtés et ses agents qui demandent «combien de passeports avez-vous en réalité ?». Taxis crasseux abusant de leur monopole et limousines VIP perpétuent l’art ancestral du bakchich. On y croise des commerçants arabes flegmatiques à grosses bagouses, des cyclistes scandinaves, une septuagénaire voilée de Naplouse installée depuis des décennies à Rotterdam, un Américain avec un t-shirt «I ♥ Palestine»… Entre le zèle des uns et l’indolence des autres, la patience est une vertu. «Au moins, les Israéliens sont organisés», lâche une ressortissante égypto-finlandaise. Maigre consolation.


Guillaume Gendron envoyé spécial sur le pont Allenby





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